vendredi 24 janvier 2014

Exit les ZEP, vive les REP !


Alors que je prenais connaissance du programme du Ministre de l'Education Nationale concernant la refonte des Zones d'Education Prioritaire (ZEP), un constat à la fois rassurant et un peu inquiétant tout de même s'est imposé à mon esprit encore embrumé par les vapeurs d'alcool de la Saint Sylvestre : il y a du Shadok dans cet homme là, et je vous prie de croire que pour l'admiratrice inconditionnelle de Jacques Rouxel que je suis depuis la nuit des temps, c'est un compliment.
Animé par un généreux souci des établissements les plus en difficulté, Vincent Peillon a lancé le 16 janvier 2014 une réforme annoncée avec tambour et trompettes lors d'une campagne médiatique sans précédent.
Premièrement, les ZEP deviennent des REP ou Réseaux d'Education Prioritaire, ce qui est présenté comme une mutation radicale. Or, une mise en perspective et un peu d'histoire ne font jamais de mal: 
En 1981 déjà, la prise en compte du rôle déterminant de l’environnement familial et social dans la réussite scolaire avait abouti à la création par Alain Savary, ministre de l'époque, de Zones Prioritaires (ZP), devenues ensuite Zones d’Education Prioritaires. Voici ce que le ministre disait dans un discours du 13 juillet 1983 :
« La démocratisation du système éducatif et la lutte contre les inégalités sociales doivent se concrétiser par davantage de moyens et surtout par une plus grande attention pour ceux qui en ont le plus besoin ». Le projet de « donner davantage à ceux qui en ont le plus besoin» s’appuyait aussi sur l’attribution de moyens supplémentaires, sur l'ouverture des établissements vers l'extérieur, et sur l’élaboration de projets éducatifs par les acteurs. Vieille de 33 ans,  cette analyse  a été largement reprise à son compte par Vincent Peillon, mais il est vrai qu'il était très affairé et qu'il a énormément de travail avec les élections européennes parce qu'il veut se mettre à l'épreuve du suffrage populaire, cet homme, on ne va pas lui demander en plus de faire du nouveau, et c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes.
Cette politique de discrimination territoriale positive a été relancée en 1997 par la création des REP, Réseaux d’Education Prioritaires, qui ont remplacé les premières ZEP. En 2006, sont apparus des Réseaux Ambition Réussite ou RAR, et des Réseaux de Réussite Scolaire ou RRS, et les fabricants de lettres d'alphabet ont à nouveau été enchantés. Pour le détail, voir ici. 
Devant ce constat, tout esprit un peu inspiré de logique Shadok est tenté de faire appel à une maxime aussi célèbre qu'incontournable: "En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chances que ça marche"


Ladite maxime vient d’ailleurs d’être testée avec les ESPE, Ecoles Supérieures du Professorat,  recréées avec exactement les mêmes ingrédients que les défunts IUFM, qui ont beaucoup raté, ce qui fait qu'ils sont en pole position pour réussir, nous y reviendrons.
Deuxièmement, si on se penche un peu, et qu’on regarde de plus près, laissant tomber nos lunettes sur le texte, on tombe sur un raisonnement imparable, digne de nos oiseaux perchés : pour rendre plus attractifs les établissements scolaires réputés difficiles, il faut stabiliser les professeurs qui y enseignent et les y  maintenir, alors que ceux-ci ont paraît-il l'idée obsédante de quitter au plus vite ces lieux de sacerdoce laïc.
Voici comment l’article du Monde cité plus haut résume le projet:
"Ces mesures visent à stabiliser les équipes alors que les établissements sont des plaques tournantes où sont nommés des jeunes enseignants. La progression des carrières se faisant de la banlieue vers le centre-ville, du nord du pays vers le sud, au fur et à mesure de l'accumulation de points. Il s'agit d'une reconnaissance que le métier d'enseignant est devenu pluriel et que les collèges de ZEP qui fonctionnent bien sont ceux dans lesquels l'équipe enseignante est stable. Mais pour que cela marche, il faudra que l'avancement permis pour enseigner en ZEP soit conséquent". Outre que cette vision un peu myope ignore superbement l'existence des ZEP de centre ville (Paris), de ZEP du Sud (Marseille et Toulouse), et de bien d'autres réalités dissociant fortement la carrière des points accumulés,  elle opère une inversion logique parfaitement digne de la fameuse devise de l'escalier :



Troisièmement, le même article du Monde poursuit, citant une source ministérielle : "Enfin, quant au déroulement de carrière, le fait d'avoir exercé en éducation prioritaire constituera un critère d'éligibilité au grade à accès fonctionnel en cours de définition". Ce doit être un effet collatéral du choc de simplification.

D’aucuns me suspecteront de mauvais esprit, voire de pessimisme déplacé. Pourquoi ne pas se réjouir en effet d’une annonce qui  propose  de transformer les collèges et lycées défavorisés en décrétant qu'on va leur apporter une attention accrue ? 
-Parce que cela a déjà été fait : les ZEP et autres projets dûment affublés de sigles prévoient des primes liées à la difficulté de la tâche. Cela n'a pas empêché le turn over des enseignants, la preuve de l'inefficacité du dispositif se trouve dans la pérennité du constat.
-Parce que le niveau de salaire joue certainement un rôle dans l'attractivité des établissements, mais pas seulement. Ce n'est qu'une partie du problème, et les propositions de Monsieur Peillon sont si dérisoires sur le plan financier (un peu plus de 1000 euros par an) qu'on peut douter de leur utilité. Elles coûteront cher, et n'empêcheront pas les fuites.
-Parce que le raisonnement est mené à l'envers : il faut d'abord rendre les établissements attractifs, et ensuite, c'est juré, les professeurs y resteront.
-Et last but not least, parce que c'est le modèle qui ne fonctionne plus:  décréter ne sert plus à rien, empiler des mesures volontaristes impulsées par le haut a largement fait la preuve de son inutilité.

En attendant, l'attractivité telle que la conçoit Monsieur Peillon ressemble fort à celle qu'exerçaient les sirènes de l'Odyssée lorsqu'elles tentaient de prendre le sémillant Ulysse dans leurs… REP. 

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